Aurélien Odiot — professeur d’école spécialisée de français comme langue étrangère  pour les enfants qui arrivent des autres pays. C’est quelqu’un de très particulier pour moi.

Maryjournal posa des questions concernant de principes de base d’éducation française, de nouvelles réformes et de façons que les enfants d’aujourd’hui possèdent pour gérer les nouveaux défis du présent.

Mj Ma première question sera sur votre métier. Pourquoi êtes-vous devenu professeur des écoles ?

— D’accord. J’ai fait des études en langues étrangères appliquées aux affaires et au commerce. Ensuite j’ai voyagé en Italie. J’ai fini mes études de langue à Trieste. C’est une ville au nord-est de l’Italie où j’ai fait une école d’interprétariat et de traduction. Et j’aimais beaucoup les langues étrangères en fait. J’ai étudié l’anglais, l’italien et un petit peu le russe aussi…

Mj Vous parlez l’italien ?

— Oui, oui, couramment. Et quand à la fin de mes études j’étais en Italie, je me suis dit : mais qu’est-ce que je fais maintenant de ces études ? Il faut dire qu’en Italie j’ai eu la chance d’enseigner le français à des italiens. Et ça m’a vraiment beaucoup plu. Je savais aussi qu’il y avait en France des postes dans les écoles où on pouvait apprendre le français aux enfants qui arrivaient de l’étranger. Et je me suis dit alors : je rentre en France et je vais préparer le concours pour devenir professeur des écoles, dans l’optique d’obtenir une classe comme la mienne en ce moment.

L’école pour moi, ça a toujours été un endroit très très rassurant. Je me suis toujours senti très bien et à l’aise à l’école. Je n’étais pas content d’aller en vacances, par exemple. Vraiment. J’étais toujours très heureux à l’école.

On appelait ça les CLIN avant, c’étaient les classes d’initiation où l’on commençait l’apprentissage de la langue française quand les enfants arrivaient de l’étranger. Et j’ai eu beaucoup de chance. J’ai passé le concours et après le concours j’ai su qu’ici, à notre école, ce poste avait été ouvert et j’ai tout de suite postulé pour l’avoir. Et on me l’a donné. J’ai eu un entretien au rectorat d’Amiens, à la suite duquel j’ai eu un avis favorable qui m’a permis d’obtenir ce travail. Cette année est une année particulière parce que j’ai passé un autre concours que j’ai réussi et j’ai été admis pour devenir personnel de direction. Ça veut dire qu’à la rentrée prochaine je ne serai plus dans cette école-là, car je vais devenir principal ou proviseur… En fait, directeur de collège ou de lycée, je ne sais pas encore dans quel endroit. C’est pour ça hier je n’étais pas là, j’étais en formation.

Mj Ah, c’est une bonne nouvelle !

— Oui. C’est une très très bonne nouvelle !

Mj Et votre université, votre campus où vous avez fait vos études ?

— C’était à Amiens, j’ai fait mes études à Amiens…

Mj Et quel campus donc?

— C’était à l’Université Jules Verne en Picardie, au département des langues étrangères. Ensuite en Italie, dans l’école d’interprétariat et de traduction de Trieste.

Mj Qu’est-ce que vous vouliez faire quand vous étiez enfant, quand vous étiez en train de terminer l’école ?

— Est-ce que je voulais devenir enseignant, c’est ça ?

Mj Oui.

— Vous savez, l’école pour moi, dans ma vie… ça a toujours été un endroit très très rassurant. Je me suis toujours senti très bien et à l’aise à l’école. Je n’étais pas content d’aller en vacances, par exemple. Vraiment. J’étais toujours très heureux à l’école. J’ai toujours beaucoup aimé l’école primaire étant enfant. Au collège j’aimais beaucoup être au collège. Puis quand j’étais lycéen je me suis beaucoup plu au lycée.

Avant les vacances je n’étais vraiment pas content parce que je n’allais plus être à l’école. J’aimais vraiment la relation avec les enseignants, avec mes copains, mes copines. Et l’école, oui, ça a toujours été un endroit très rassurant pour moi, dans lequel je me sentais vraiment en sécurité et bien. C’était un endroit où je me sentais épanoui. Je pense que c’est pour ça que à la fin de mes études j’ai eu peut-être un peu peur de quitter l’école et que j’ai fait en sorte de toujours y rester, je pense. Voilà.

Mj Voilà. Bien. Et quel âge avez-vous ?

— J’ai eu 30 ans au mois de mars.

Mj 30 ans ?

— Tout pile.

Mj Ma question suivante sera sur le système d’éducation…

— Français ?

Mj Oui. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— En France dans le système d’éducation il y a eu beaucoup de réformes.

Mj Oui, les réformes… Cela fait l’objet de beaucoup de discussions, de débats même.

— Il y a eu beaucoup de changements, il y a eu beaucoup de réformes… pour faire en sorte que tous les élèves réussissent. Et notamment à la rentrée prochaine une très grosse réforme sera mise en œuvre pour le collège, qui permettra aux enfants d’avoir un parcours un peu plus personnalisé. D’ailleurs c’est ce qu’on fait également dans nos classes CLIN en ce moment pour les enfants qui en ont besoin.

On prend l’enfant quand il arrive, on part de ce qu’il sait et on va essayer de lui construire un parcours personnalisé, de prendre en compte aussi la personnalité de l’élève, on va dire son vécu avant, sa façon d’apprendre. Comment il apprend? Est-ce qu’il a besoin de plus d’aide ou pas? C’est ce qu’on appelle la différenciation pédagogique. On différencie un petit peu les parcours en fonction des profils des élèves.

Comme ça l’enfant va mieux comprendre pourquoi on fait des mathématiques, par exemple. Parce que ça peut aider à comprendre des systèmes en sciences physiques. Et ce qu’on apprend en histoire, par exemple, on le retrouve aussi en littérature et en français.

Et au collège, la grande réforme aussi… vous savez, au collège il y a des cours de français, des cours de mathématiques, des cours d’histoire. La réforme, disons qu’elle essaye de créer des liens. Il y aura des grands projets, qui vont permettre de faire des liens entre les différentes disciplines de l’école.

Comme ça l’enfant va mieux comprendre pourquoi on fait des mathématiques, par exemple. Parce que ça peut aider à comprendre des systèmes en sciences physiques. Et ce qu’on apprend en histoire, par exemple, on le retrouve aussi en littérature et en français.

Je pense que les enseignants n’ont pas l’habitude de travailler comme ça. Ils vont devoir apprendre à travailler ensemble dans le cadre d’un grand projet. Un peu plus encore qu’ils ne le faisaient auparavant. Ils le faisaient, bien sûr. Il y avait beaucoup de projets déjà. Il y avait déjà beaucoup de professeurs qui avaient des méthodes d’enseignement innovantes, mais on va dire que maintenant il y a un cadre légal et la loi demande finalement aux enseignants de travailler ensemble, de faire des projets pour donner plus de sens aux élèves et de les motiver. Parce que ça les motive davantage quand ils font des grands projets, vous l’avez vu, par exemple, quand on travaillait autour du thème du cirque. L’enfant est acteur et créateur, en fait. Cela crée plus de sens pour lui.

Mj Oui. Mais j’ai entendu beaucoup de critiques sur les autres réformes…

— La réforme découle d’une loi, qui s’appelle La loi de refondation de l’école. Et elle était pensée par des hauts fonctionnaires. Je dirais qu’aujourd’hui on est dans une société qui est en mutation. Du coup il faut que l’école s’adapte aux besoins des élèves. Alors est-ce que c’est une bonne réforme ou pas une bonne réforme ? C’est difficile de donner un avis. Il faut la mettre en œuvre de toute façon. C’est une loi. En tant que fonctionnaire d’état on doit appliquer la loi. On n’a pas à penser la loi. Voilà. C’est une loi.

Donc il faut mettre des choses en place pour amener les élèves à la réussite. Et c’est vraiment notre mission à nous, école, de trouver des moyens, de tenter de nouvelles choses. C’est un peu trop facile de dire : ça marche pas, ça fonctionne pas. Il faut essayer de toute façon de nouvelles choses parce qu’on se rend compte qu’il y a des élèves qui sortent du système scolaire sans qualification.

Il y a toute une hiérarchie dans l’éducation nationale. Madame la Ministre nous demande d’appliquer une loi, donc on doit la mettre en œuvre. La loi implique certaines modifications. C’est qu’il y a des besoins. On a remarqué qu’il y avait des besoins sur le terrain. Les élèves ont des besoins. Ici, par exemple, à Amiens les résultats aux épreuves nationales, le brevet, le baccalauréat sont bas. Donc il faut mettre des choses en place pour amener les élèves à la réussite. Et c’est vraiment notre mission à nous, école, de trouver des moyens, de tenter de nouvelles choses. C’est un peu trop facile de dire : ça marche pas, ça fonctionne pas. Il faut essayer de toute façon de nouvelles choses parce qu’on se rend compte qu’il y a des élèves qui sortent du système scolaire sans qualification. Il y a des élèves qui ne maîtrisent pas la lecture et l’écriture. Il y a 70% des élèves à l’année dernière à l’ âge de 17ans qui avaient une maîtrise correcte de la lecture et de l’écriture. Ça veut dire qu’il y a 30% des élèves l’année dernière qui avaient 17ans, qui arrivent à la fin de leur parcours scolaire, qui ont une maîtrise, on va dire, insuffisante de la lecture et de l’écriture. Et parmi ces 30% il y a 10% des élèves qui sont   considérés souffrant d’illettrisme. Ça veut dire que devant un texte ils sont peut-être capables d’en déchiffrer quelques mots, mais n’arrivent pas à le lire et à le comprendre surtout dans sa globalité.

Mj Je comprends.

— Donc face à ce constat-là il faut réagir, tenter de nouvelles choses, d’où ces réformes. Si l’on continue en disant “tout fonctionne, tout va bien” on va droit dans le mur. L’école prépare la société de demain, il y a donc des enjeux importants. Des enjeux de société derrière. C’est important de préparer tous ces jeunes à la réalité de demain. L’école, je dirais, prépare notre société de demain.

Mais alors qu’est-ce que ça veut dire réussir pour un élève ? C’est être capable de s’insérer, d’avoir tous les outils, les armes pour trouver sa place dans la société de demain.

Mj Encore une question sur le système d’éducation. Que diriez-vous du principe le plus important de l’école ?

— Le principe le plus important ? Pour moi ?

Mj Non seulement pour vous, mais aussi en général.

— Alors ça va être la réussite de tous les élèves. Et on va dire… tendre vers une école inclusive. Cela signifie qu’on va permettre l’inclusion dans le système scolaire d’élèves qui ont des besoins spécifiques. Ça peut être des élèves qui arrivent de l’étranger, des élèves allophones, avec ou sans papiers. Nous, l’école, on ne regarde pas le statut de la famille. Tous les enfants ont le droit de venir à l’école, on applique La convention internationale des droits de l’enfant, qui stipule que tout enfant a le droit  d’être éduqué. C’est pour cette raison que le système français scolarise tous les enfants avec ou sans papiers, on ne regarde pas du tout la situation administrative de la famille. Et on inclut aussi tous les enfants relevant du champs du handicap. Les élèves qui ont des pathologies, qui souffrent d’un handicap sont inclus à l’école. On prend également en compte leur très grande difficulté scolaire. Il y a des élèves qui ont des difficultés scolaires, des difficultés d’apprentissage, des troubles spécifiques du langage. On a des projets individualisés qui permettent à ces enfants-là de pouvoir suivre leur scolarité dans les meilleures conditions et on espère qu’ils réussiront.

Réussir pour moi ça veut dire développer des compétences sociales. Ça veut dire être capable de communiquer avec quelqu’un, de gérer des conflits, d’avoir des amis. C’est aussi tout ça – réussir sa vie.

Mais alors qu’est-ce que ça veut dire réussir pour un élève ? C’est être capable de s’insérer, d’avoir tous les outils, les armes pour trouver sa place dans la société de demain. Ça veut dire maîtriser la langue française écrite et orale, mais aussi développer des compétences sociales. Ça veut dire être capable de communiquer avec quelqu’un, de gérer des conflits, d’avoir des amis. C’est aussi tout ça – réussir sa vie. Bien sûr, on va faire des mathématiques, on va faire du français, il y a les disciplines de l’école… mais l’école prépare aussi les élèves à s’insérer dans la société, à être capables de s’adapter à différentes situations. Et c’est ça l’intelligence finalement. Moi, je considère qu’un enfant intelligent, ça ne va pas forcément être un enfant à la fin de CM2 qui ne fait aucune faute sur une dictée. Pour moi, un enfant intelligent, ça va être un enfant qui progresse, qui est capable de progresser et qui est capable de s’adapter à différentes situations.

Mj Vous avez absolument raison.

— Par exemple, quand on va faire de l’EPS, est-ce que l’enfant participe, est-ce qu’il est en relation avec les autres ? Quand on fait un projet de choral, est-ce qu’il va chanter avec les autres, est-ce qu’il a l’impression également de faire partie d’un groupe ? Et ça, c’est très très important dans notre société d’aujourd’hui. J’imagine vous le voyez bien aussi.

Il faut être capable d’avoir un réseau d’amis. Pour moi personnellement, je trouve que c’est quelque chose de très important. Peut-être bien plus important que des connaissances vraiment très précises dans un domaine. On va faire de l’histoire, par exemple, il faut connaître les dates… mais maintenant avec tous les outils numériques comment on cherche des informations nécessaires ? On sort le téléphone et on trouve tout de suite des informations très précises, mais ce qu’on attend de nous en société c’est d’être capable de trouver sa place, d’avoir une façon de s’exprimer très correcte, de trouver les bons mots à certains moments. Voilà. Je trouve ça vraiment très très important.

Et on est confronté depuis quelques années à des difficultés pour vivre ensemble. Et vous voyez, ça rejoint ce que je disais tout à l’heure sur ce que l’école doit apprendre aux enfants : à vivre ensemble, à être en groupe, être capable de régler les conflits, accepter l’autre dans sa différence. Qu’il soit noir, qu’il soit blanc, qu’il soit homosexuel, qu’il soit … il faut respecter l’autre. Il y a les connaissances disciplinaires qui sont très très importantes, mais on a aussi l’épanouissement de l’enfant qui va faire en sorte qu’il soit un individu, on va dire, épanoui et ouvert d’esprit, qui accepte l’autre dans sa différence et qui soit capable de venir en aide peut-être aux personnes qui en ont le plus besoin, en faisant preuve de solidarité.

Mj Je vais vous poser une question, qui va vous sembler un petit peu bizarre peut-être. L’école française, c’est très important pour tous les enfants, pour leur intégration dans la société, mais la vie en France peut être parfois très difficile pour les étrangers, alors l’école peut-elle aider les étrangers à s’intégrer ?

— Oui, bien sûr. Surtout pour les enfants, mais aussi pour les parents l’école a maintenant des dispositifs. On aide aussi les parents, on les guide. Pour les aider à s’approprier la langue française par exemple. Il y a dans certains collèges un dispositif qu’on appelle Ouvrir l’école aux parents. Il y a des cours destinés aux parents pour qu’ils puissent apprendre la langue française et pour les aider aussi à accompagner leurs enfants dans leur scolarité : de mieux comprendre les outils de l’école, le carnet de correspondance, les cahiers des enfants, mieux comprendre le fonctionnement de l’école. Oui, je pense qu’en effet la maîtrise de la langue française va permettre aux enfants et aux personnes arrivant de l’étranger de mieux s’insérer dans la société, je pense que c’est une première chose, mais ce n’est pas tout.

Après il y a aussi la barrière administrative suivant la situation de la famille : si elle a le droit ou non d’obtenir le statut de réfugié politique. Si oui, ça ira mieux, si elle est déboutée du droit d’asile, alors c’est compliqué.

Du coup c’est du ressort de la préfecture. Nous, l’éducation nationale, on est impuissant face aux décisions de la préfecture. Après, nous, on peut attester de la présence de l’élève, de ses progrès, de l’implication de la famille en tant que parents d’élève dans l’école… je pense que ce sont des facteurs forts d’intégration. Et ça peut être des critères de réussite, quand la famille arrive, qu’elle apprend le français, qu’elle participe à la vie de l’école, qu’elle accompagne les enfants pendant leurs sorties d’école. Malgré tout, ce sont des bons signes de la volonté d’intégration de la famille. Et je pense que ça peut être des leviers pour mieux s’intégrer dans la société.

Face à l’arrivée de tous les migrants en France, on a vu des comportements très violents qui font beaucoup réagir, qui interpellent. On se demande : comment en est-on arrivé là ?

La famille, quand elle arrive de l’étranger, découvre très rapidement l’école, elle y rencontre les professeurs. Je me suis souvent rendu compte, par exemple, que moi, j’étais le premier interlocuteur de la famille quand elle arrive. Du coup c’est important que l’école puisse aussi les rediriger vers des associations, des structures. Il y a le CASNAV, par exemple, qui aide beaucoup les familles. On a aussi tout un réseau d’associations partenaires, d’organes administratifs, qui permettent aux familles de pouvoir faire les démarches nécessaires pour essayer de régulariser leur situation administrative. Mais là, il y a des règles, c’est toujours des lois, des procédures… c’est l’État qui les formule.

MJ Oui, surtout aujourd’hui quand en France et non seulement en France, mais partout dans le monde la situation est grave… avec des avions qui s’écrasent, des attaques terroristes, avec… alors… franchement, ce sujet n’est pas facile… désolée, je reviendrai vers cette question plus tard. Et maintenant je vous poserai une question sur les principes d’État en France, par exemple: la tolérance, le politiquement correct, l’accueil des étrangers, des migrants, leur intégration, on sait bien que ce sont des principes qui ne plaisent pas à tous. Ce sont de bons principes d’après vous ou pas? Qu’en pensez-vous?

— Les grands principes de la République française. On a la fraternité, la solidarité, c’est dans les principes de notre République…

Mj Laïque.

— Oui, laïque, mais du coup là on parle, on va dire, du vivre ensemble. De la capacité de notre société à vivre ensemble. Et on est confronté depuis quelques années à des difficultés pour vivre ensemble. Et vous voyez, ça rejoint ce que je disais tout à l’heure sur ce que l’école doit apprendre aux enfants : à vivre ensemble, à être en groupe, être capable de régler les conflits, accepter l’autre dans sa différence. Qu’il soit noir, qu’il soit blanc, qu’il soit homosexuel, qu’il soit … il faut respecter l’autre. Il y a les connaissances disciplinaires qui sont très très importantes, mais on a aussi l’épanouissement de l’enfant qui va faire en sorte qu’il soit un individu, on va dire, épanoui et ouvert d’esprit, qui accepte l’autre dans sa différence et qui soit capable de venir en aide peut-être aux personnes qui en ont le plus besoin, en faisant preuve de solidarité. Je pense que le plus grand défi pour notre société de demain c’est faire en sorte de trouver des moyens, de réconcilier les gens, essayer également de tenter et de trouver des réponses face au communautarisme… au communautarisme religieux, au communautarisme qui peut parfois être sectaire.

Et je suis convaincu que nous, l’école, on a la possibilité de donner, on va dire, des armes aux enfants. Là, je pèse les mots. Mais quand je dis “des armes”, je veux dire des armes pacifiques. Le dialogue, la tolérance, l’acceptation de l’autre dans sa différence. C’est vraiment quelque chose de très important.

Face à l’arrivée de tous les migrants en France, on a vu des comportements très violents qui font beaucoup réagir, qui interpellent. On se demande : comment en est-on arrivé là ? L’histoire des migrants qui sont morts brûlés à Calais, par exemple. Sur les réseaux sociaux on voyait des gens qui se réjouissaient de la mort de ces migrants. Et ça interpelle. Comment peut-on éprouver autant de haine face à des gens qu’on ne connaît même pas ? Ils ont quitté leur pays dans des conditions difficiles, ils arrivent dans un pays dont ils ne connaissent pas la langue. Ce ne sont pas des décisions anodines, n’est-ce pas ? Quand on prend la décision de quitter son pays, ça demande beaucoup de courage et c’est un parcours très compliqué, j’en suis bien conscient.

Et je suis convaincu que nous, l’école, on a la possibilité de donner, on va dire, des armes aux enfants. Là, je pèse les mots. Mais quand je dis “des armes”, je veux dire des armes pacifiques. Le dialogue, la tolérance, l’acceptation de l’autre dans sa différence. C’est vraiment quelque chose de très important.

Après c’est vrai aussi qu’on est aujourd’hui dans une situation de crise économique, d’extrême pauvreté dans certains territoires. Notamment dans la région Haute France, dans la région de Calais. Il y a beaucoup de personnes qui n’ont pas de travail, il y a beaucoup de chômage. L’extrême pauvreté ne facilite pas tout ça… quand on n’est pas bien dans sa vie, vous voyez ? Ces gens évoluant dans une grande pauvreté, ils rencontrent des difficultés au quotidien pour payer les factures, pour acheter de la nourriture, pour élever et éduquer leurs enfants et c’est pas facile d’être prêt à accueillir l’autre. Du coup c’est une accumulation des plusieurs facteurs qui fait qu’on arrive aujourd’hui à des situations de violence, de racisme. C’est ce que je pense. Voilà.

Quand le lendemain ils sont arrivés à l’école, l’Éducation Nationale a mis à disposition beaucoup de ressources pour aider les enseignants à parler aux enfants et leur expliquer avec des mots simples pourquoi des personnes avaient tué d’autres personnes.

Mj Merci. Revenons maintenant à ma question précédente. Il s’agit des attaques terroristes. Comment avez-vous parlé aux enfants de ça ? Ça a été obligatoire ?

— Oui, ça a été obligatoire. Il s’agit des évènements qui ont été extrêmement médiatisés, qui ont été très très graves. Et les enfants ont perçu cette gravité, ils ont vu des images dans la famille. Donc quand le lendemain ils sont arrivés à l’école, l’Éducation Nationale a mis à disposition beaucoup de ressources pour aider les enseignants à parler aux enfants et leur expliquer avec des mots simples pourquoi des personnes avaient tué d’autres personnes. Expliquer la notion des motifs religieux. Ils avaient beaucoup, beaucoup de questions. Et ça a été important d’écouter leur parole et d’arriver aussi à répondre aux questions. Encore une fois, ça rejoint aussi tout ce que je vous disais sur la vie ensemble. Vivre ensemble, parler ensemble, savoir convenir.

Les enseignants ont été guidés. Ils avaient des outils pédagogiques pour pouvoir aborder la question du terrorisme, des attentats et de permettre de recueillir la parole des enfants et de leur donner des éléments de réponse pour qu’ils puissent mieux comprendre. Les rassurer en disant que l’État français avait pris en compte ces évènements, que des réponses allaient être amenées, données, qu’il aura plus de policiers dans la ville, qu’il aura plus de contrôle et qu’on espérait qu’il n’y aurait plus d’attentat… mais personne ne peut savoir.

Mj  Oui. Vous pensez qu’ils n’ont pas peur ?

— Les enfants ?

Mj Oui.

— Moi, je pense que ce qui effraie les enfants… mais que ça soit le terrorisme ou pas… c’est aborder avec d’autres enfants certains sujets.

Comme la mort, par exemple. Qu’est-ce que ça signifie “mourir” ? Ce sont des questions qui se posent de toute façon en tant qu’enfants, donc c’est l’occasion d’en parler. Le terrorisme c’est une situation, bien sûr, particulière, mais on a des albums, des livres de jeunesse qui abordent ces sujets, ces thèmes très importants. Et ces thèmes sont aussi importants pour les enfants dans la construction de leur identité, de leur personnalité. Dans le développement de l’enfant c’est important aussi d’aborder ces sujets, avoir conscience de la mort.

Mj Merci. Et alors ma dernière question: est-ce que vous voulez toujours continuer à travailler dans un établissement pour les étrangers ? Une école, un collège ou autre ?

— C’est ma dernière année ici. L’année prochaine je serai personnel de direction dans un collège ou un lycée. Le chef d’établissement d’un collège on l’appelle le principal et le chef d’établissement pour un lycée on l’appelle le proviseur.

En changeant de poste j’accueillerai de toute façon des familles étrangères, des enfants allophones qui ont des besoins spécifiques d’apprentissage. Et ça sera encore mon travail de leur trouver un parcours adapté, de prendre en compte leurs difficultés linguistiques, leurs décalages linguistiques au début quand ils arrivent. De faire en sorte que grâce à des dispositifs spécifiques ils puissent réduire leurs décalages linguistiques pour pouvoir suivre les leçons d’une classe ordinaire le plus rapidement possible. Et ça reste, on va dire, mon cheval de bataille depuis le début de ma carrière.

Quelque chose d’étrange fait un peu peur. Parce qu’on ne le connaît pas. Parce que c’est difficile de parler avec lui. Parce qu’on ne parle pas la même langue. Parce que parfois on a peur de ne pas comprendre. Et parce qu’on n’ose pas le dire par peur de froisser la personne.

En ayant commencé avec les élèves allophones, je pense que même en étant chef d’établissement, je resterai toujours très très vigilant quand il aura une famille, un enfant qui arrive d’ailleurs…  Je sais qu’il aura besoin d’être plus accompagné que les autres, qu’il aura des besoins spécifiques et particuliers. Il faut vraiment être vigilant. Il faut accompagner la famille. Il faut se montrer disponible. Il faut rassurer cet enfant, rassurer les autres enfants aussi.

Dans le mot “étranger” en français il y a le mot “étrange”. Je pense que cela peut être une réponse parfois à des propos racistes. En fait souvent avec les enfants et les adolescents on se rend compte que la peur de l’étranger, on va dire, fait référence au mot “étrange”. Quelque chose d’étrange fait un peu peur. Parce qu’on ne le connaît pas. Parce que c’est difficile de parler avec lui. Parce qu’on ne parle pas la même langue. Parce que parfois on a peur de ne pas comprendre. Et parce qu’on n’ose pas le dire par peur de froisser la personne.

Parfois c’est difficile d’essayer de connaître l’autre, difficile de dire “je ne vous ai pas compris, est-ce que vous pouvez répéter ou reformuler”. Il y a des gens qui ne sont pas habitués, qui ne savent pas le faire. Moi, par exemple, je n’ai pas peur de demander. Cela fait maintenant 8 ans que je travaille avec les étrangers, vous voyez, si parfois je ne comprends pas, je demande de reformuler. Mais d’autres gens n’osent pas. Et donc ça crée des petites tensions.

Parfois les gens sont mal à l’aise. Et on peut penser “ah, c’est du racisme!”, mais en réalité c’est peut être plus de la peur de l’autre. La peur de connaître l’autre finalement. Et c’est ce que l’école aussi doit apprendre aux enfants : surpasser la peur, voilà, être capable de s’intéresser, de s’ouvrir aux autres, aux autres cultures étrangères, aux langues étrangères. S’intéresser au parcours de l’autre, à son histoire et créer du coup des liens. Et faire en sorte que l’étranger ne devienne plus étrange.

Amiens, France

Maria Noël

Tatyana Shchugoreva Peyridieux